Travaillant dans une université de « Droit et Santé », j’ai une vision un peu tronquée de la documentation électronique. A ma gauche, un monde où l’anglais est la norme et où les publications et produits en français sont regardés, si ce n’est avec condescendance, au moins avec une certaine réserve (« c’est bon pour les étudiants » peut-on entendre – je reviendrai probablement là-dessus). Elsevier, Lippincott Williams & Wilkins (Wolters Kluwer), et d’autres mastodontes du genre règnent en maître. A ma droite un domaine qui, pour des raisons évidentes (l’étude des système juridiques de pays étrangers est secondaire dans les offres de formation), s’appuie principalement sur des textes et des produits en français, compilés et publiés par des éditeurs français – logique. On y trouve de vénérables insitutions, Dalloz, Juris Classeurs,…

Les plates-formes des gros éditeurs proposant des ressources documentaires dans le domaine de la médecine ont généralement bonne presse. Science Direct nous coûte cher, certes, mais nous propose depuis longtemps déjà (ma courte expérience équivaut à une éternité sur le web) reconnaissance IP, interface d’administration et de statistiques, flux RSS, accès distant via Shibboleth,… Elsevier semble par ailleurs suivre de près les évolutions techniques et les nouvelles pratiques, proposant, probablement non sans arrière-pensée, des services 2.0 « à la pointe ». En revanche, même si on ne peut nier leurs évolutions récentes, les plates-formes juridiques françaises

  • sont souvent d’une affligeante indigence en terme de services « modernes » (Marlène pointe ici le cas des flux RSS. Ni Lexbase , « le premier éditeur 100 % Internet »  ni Legalnews, un service d’actualité juridique, n’en proposent)
  • ne fournissent pas de statistiques et d’interfaces d’administration
  • sont terriblement complexes à interroger
  • sont parfois tout simplement incompréhensibles pour les usagers (Robert l’évoque )

Pourquoi ?

Eh bien, pour répondre aux deux premiers points, c’est la crise, ça coûte cher de faire une plate-forme (nous en avons suffisamment fait les frais…), faut bien vivre… OK. Je sais bien qu’un bon site ne se fait pas en claquant des doigts et qu’il ya des investissements à faire. Mais qui sont nos éditeurs franchouillards ? Les Juris Classeurs sont produits par Lexis-Nexis qui appartient à Reed Elsevier. 2LR appartient Wolters Kluwer, le Doctrinal à Thomson, Dalloz aux Editions Lefevbre Sarrut… On est loin des petits boutiquiers, et on reconnaît au passage des noms d’éditeurs qui, dans d’autres domaines, offrent par ailleurs des produits bien plus performants.  L’expertise est donc présente, surtout dans ces groupes.

Cette explication devient alors peu satisfaisante. En tout cas, nous ne devons sûrement pas nous en contenter.

Je vois en revanche dans cette attitude qu’ont les éditeurs vis à vis de ce public spécifique la manifestation d’une conception un peu caricaturale de ce dernier.  » Les juristes aiment le papier et l’odeur d’encaustique (contrairement aux scientifiques qui aiment les écrans et le ronronnement de leur PC), on va quand même pas se compliquer la vie en leur proposant des services qu’ils ne sauront pas utiliser « . Or, je ne l’apprends à personne, ce public est bel et bien demandeur de docelec. Je n’ai certes pas de statistiques pertinentes pour asseoir mon propos (la bonne blague), mais je puis vous affirmer que je suis mis immédiatement au courant  dès qu’un produit juridique n’est plus accessible, pour une raison ou une autre. Je pense que l’attachement au papier ou a des supports obsolètes (CD-ROM) n’est pas tant dû à un quelconque conservatisme qu’au fait que nos juristes ne trouvent pas encore tout à fait leur compte avec ces produits.

Pour les deux autres points, j’y vois une raison plus interne au champ juridique. Il faudrait que je relise Bourdieu, mais il me semble que dans la Noblesse d’Etat ce dernier évoque le fait que la complexification du droit est en fait une stratégie des hommes de loi pour monopoliser ce champ (je ne vérifie pas mes sources, je sais, c’est mal). La complexification des bases de données juridiques est peut-être un corollaire de cela. Cette explication vaut ce qu’elle vaut.

Sans doute aussi faut-il voir la protection de bases au contenu extrêmement riche derrière de multiples formulaires comme un moyen de se protéger contre tout usager, en qui, on le sait, sommeille un pirate.

Il y aurait enfin une dernière explication de tout cela, en laquelle je me refuse de croire : les éditeurs juridiques français sont incompétents et/ou mal conseillés.

Une lueur d’espoir cependant : il se tramerait des choses autour de l’UNJF et des accès via Shibboleth. J’attends.