Les digital humanities font partie des choses desquelles on parle, qui existent, oui, mais qu’on ne se force pas trop à creuser.
Ca paraît évident une fois qu’on a dit ce que ça recouvrait, mais on ne le dit pas si souvent. Grosso modo, il s’agit de prendre la mesure des changements que l’apparition du numérique a provoqués dans la recherche, que ce soit en terme de documentation disponible, des possibilités nouvelles offertes pour l’exploitation et l’édition de corpus et pour l’échange des résultats de la recherche. Il est donc à la fois question de contenu et d’outils, de création et d’archivage, et c’est très bien expliqué ici.

A ce sujet, j’ai pu assister à une séance organisée lors du Printemps des SHS par la Maison européenne des sciences de l’homme située à Lille. Au programme, interventions de Marin Dacos, responsable du CLEO, Richard Walter, directeur-adjoint du TGE Adonis et Cynthia Pedroja, chargée de ressources documentaires numériques à la MESHS.

Marin Dacos a surtout mis en avant l’importance d’être en mesure de comprendre les enjeux qui se cachent derrière les concepts – Marin Dacos a parlé de « couches » – que l’on rencontre autour d’Internet, pour une bonne approche des digital humanities et, surtout, pour qu’on arrête d’espérer que les choses se stabilisent avant de daigner mettre les mains dans le cambouis : neutralité du réseau (un e-mail de Barack Obama n’est pas traité plus rapidement que le tweet de Madame Michu), l’assymétrie de la liaison numérique (autrement dit, l’ADSL qui peut mener à une télévisualisation du réseau), etc…

Qu’elles soient porteuses d’idéaux ou de dangers (tout dépend du point de vue duquel on se place), ces couches ont pour principale caractéristique d’être difficilement modifiables une fois mises en place (même si la neutralité du réseau subit actuellement des coups de boutoir, ce n’est pas la première fois que cela arrive), d’où la nécessité d’une certaine vigilance dès qu’une couche se rajoute.

Exemple typique d’un couche à éviter: la création artificielle de rareté. Alors qu’Internet permet une explosion de la documentation, certains acteurs vont tenter de limiter certaines ressources, pour leur donner de la valeur. De nombreuses affaires de trafic de noms de domaine défraient régulièrement  l’actualité. Concernant plus directement la documentation, les DOI, mécanisme permettant d’identifier les données numérisées, peuvent poser à terme ce même problème de création artificielle de rareté. Gérée par la Fondation Internationale DOI, l’attribution de chaque numéro est payante (du coup, on y réfléchit à deux fois avant d’identifier au plus précis chaque partie d’un document, alors que cela pourrait être pertinent pour l’éditeur comme pour le scientifique). Il y a effectivement là un enjeu à ne pas rater, quand on se rend compte de l’importance croissante de la bibliométrie dans le fonctionnement et le financement des laboratoires, ainsi que de l’impérieuse nécessité de pouvoir retrouver un document dans la masse nouvelle du numérique.

Marin Dacos a dévoilé quelques techniques de survie dans ce nouvel écosystème où il y a finalement plus de documents que de lecteurs pour les lire.  Aussi bien du point de vue de celui qui veut se faire identifier que du point de vue de celui qui cherche juste à retrouver, de nombreux outils existent: gestion de signets, de bibliographies, de flux rss, de blogs, etc… Loin d’en promouvoir un plutôt qu’un autre, il a incité à essayer un peu tout, histoire de se faire une idée. Une seule vérification à faire : être en mesure de pouvoir quitter l’outil rapidement sans perdre ses billes. Le choix du libre-accès et des formats ouverts favorisant l’interopérabilité, la longévité, l’ouverture, la transparence et l’exploitation des données peut paraître une évidence. Il est néanmoins bon de le rappeler.

Faire attention à tous ces aspects, c’est également favoriser le crowdsourcing, comme le font des expériences comme  September 11 Digital Archive ou data.gov. Transposée dans le domaine de la recherche, l’idée est d’obtenir un séminaire virtuel permanent, plein de bonnes surprises.

Outre le contenu du discours, c’est le positionnement de Marin Dacos qui m’a vraiment intéressée : loin de vouloir donner l’impression de détenir la vérité et de rabaisser l’assistance à son rang d’inculte, il a affirmé de manière très cohérente son intérêt à la co-invention, qui nécessite de partager avec tous les moyens nécessaires.  Concrètement, on pourra voir ce que ce genre de démarche peut donner très bientôt ici.

Au prochain épisode, l’on apprendra que le métier d’éditeur électronique n’est pas celui que l’on croit.